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Du vice et de la vertu en Art Oratoire

Le président Donald Trump s’exprime en général à la tribune comme s’il pensait à haute voix dans une pièce où il serait seul. Comme si le public n’était pas là. Son regard ne cherche pas de relation avec ses auditeurs, sa voix paresse dans sa gorge sans chercher à se faire entendre. Ses mots sont de ceux qu’on emploie normalement en privé. Aux rencontres de Davos, on l’a par exemple entendu dire que les États-Unis se seraient fait « entuber » par l’Europe pendant des années. Même si l’on dit souvent que le vocabulaire de Donald Trump est limité, le verbe « voler » devait tout de même être à sa portée.

Partager une parole privée à son public

L’effarant paradoxe est que le président américain à la tribune sait qu’il n’est pas dans une pièce vide et que le monde entier le regarde et l’écoute. Néanmoins, il persiste à toujours offrir le spectacle d’une parole privée. À Davos, il a même rapporté en discours direct une conversation privée qu’il avait eue avec « Emmanuel ». En somme Donald Trump nous nie en tant que public, en faisant de nous des voyeurs. Il n’est alors plus question dans son discours de politique, mais d’un vice qui empêche la politique (au sens noble du terme) d’exister. Certains diront que Donald Trump « fait de la communication ». Il est dommage que ce beau mot soit ainsi dévoyé.

Parler en tant que personnage

Dans n’importe quel art, l’œuvre réussie a ceci de miraculeux qu’elle élève la pensée de l’artiste et celle du public qui la reçoit à un niveau esthétique, où ne règne que le beau, et éthique, où ne règne que la vertu. C’est aussi le cas de l’œuvre réalisée par un bon orateur. Son œuvre est un personnage associé à un discours. Si l’orateur n’achève pas son œuvre, il n’offre au public que le spectacle de sa personne, naturellement associée à une parole privée. L’œuvre ainsi manquée n’est pas belle, abîmée qu’elle est par les défauts d’expression. Et elle n’est pas non plus vertueuse. Son vice réside dans le fait que le public prend une vessie (la personne de l’orateur et sa parole privée) pour une lanterne (un personnage et sa parole publique). Autrement dit, le public est trompé. Mais que notre lecteur, lui, ne s’y trompe pas ! Il ne s’agit pas ici d’un vice attaché à la personne de l’orateur, Donald Trump ou un autre, mais plus simplement du vice d’un contrat non rempli que l’on croit rempli. Quand ce vice est le fait d’un Président, il peut mettre gravement en péril la vie d’une démocratie.

Le politologue Pascal Perrineau, invité sur le plateau de C à vous sur la 5, le 26 janvier, rappelait que « pour Montesquieu, la démocratie c’est la vertu ». Une condition essentielle pour qu’elle le soit, est que les paroles qui l’irriguent soient elle-même vertueuses. Nous ne savons pas ce que Montesquieu dirait aujourd’hui du monde de l’entreprise. Mais il est certain que, pratiqué par de bons orateurs, le management y serait aussi vertueux.

Stéphane André