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L’orateur, un artiste comme les autres

Une difficulté spécifique à l’Art Oratoire tient à l’instrument qu’il utilise. Ce n’est pas un objet rapporté au corps de l’orateur, comme le violon, la trompette ou le piano du musicien, mais bien le corps entier de l’orateur. Le public du musicien regarde surtout l’instrument dont il joue, et les bras, les mains ou la bouche qui l’utilisent. Le musicien le sait. Il sent donc sa personne relativement peu exposée au regard du public. Tandis que l’orateur ne peut éviter le souci de l’image qu’il donne de lui-même. C’est ce qui empêche le plus souvent l’utilisation sereine de son instrument pour produire son discours.

A la différence du musicien, le chanteur et le comédien exposent sans doute leur corps comme l’orateur. Mais ils savent au moins que le public est venu entendre une oeuvre dont ils ne sont pas les auteurs. Ils peuvent donc comme le musicien objectiver leur performance, l’écouter pendant qu’ils la produisent avec la même distance que le public, pour la diriger sereinement par leur technique. Tandis que le discours servi par l’orateur vient de lui. Il lui est donc difficile de ne pas subjectiver sa performance, et donc de ne pas sentir toute sa personne en danger devant le public. D’où sa production instinctive de défauts d’expression. Elle s’impose à lui pour traiter sa peur. On ne saurait la lui reprocher.

L’orateur, un artiste exposé

De tous les artistes dont nous parlons ici, parmi lesquels nous comptons les orateurs, ceux qui exposent le plus leur personne sont les orateurs. Peut-être est-ce le prix qu’ils doivent payer puisque leurs créations, bien plus que celles d’autres artistes, font le tissu relationnel de notre vie publique où se décide tant de choses pour nous-mêmes et pour notre planète. Toujours est-il que leurs paroles publiques impliquent tellement leur personne qu’ils se refusent d’abord à admettre qu’une technique puisse forger leur discours, sauf à tuer leur « sincérité », leur « authenticité » ou leur « naturel ».

Une technique corporelle

Mais le public se fiche de la sincérité, de l’authenticité, ou du naturel de l’orateur. Il n’est pas venu pour ça. La personne de l’orateur n’est pas son sujet. Il est venu pour entendre, approuver ou contrer une idée, une cause ou un projet porté par l’orateur. Le travail de l’orateur consiste donc à incarner cette idée, cette cause ou ce projet. C’est donc l’emploi de sa « carne » qu’il doit techniciser pour remplir sa mission, comme le ferait un sportif. Voilà l’unique recours dont il dispose pour dé-subjectiver et enfin objectiver sa performance.

La technique libère le style

Mais un doute légitime peut encore tarauder l’orateur au seuil de son entrée dans le travail de la technique. La technique que l’on me propose est-elle pertinente ? Elle l’est si elle met en action tous les organes du corps impliqués dans la parole en public, cerveau compris, conformément au projet de la nature. On peut alors parler d’une technique naturelle, ce qui n’est aucunement contradictoire, pour une éloquence naturelle. C’est le cas de celle que nous enseignons dans notre école.

Stéphane André