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Pourquoi les orateurs perdent-ils le langage ?

L’Express daté du 30 avril 2026 consacre une longue interview à la philosophe Julia de Funès. Elle y développe des propos passionnants tels que « la nuance n’est pas la modération… La nuance n’est jamais tiède. Elle tranche, elle affine jusqu’à l’exactitude ». L’un d’eux touche de près à l’Art Oratoire. « À quoi attribuez-vous la confusion dans laquelle baigne notre époque ? » lui demandent ses interviewers. « Il y a un réel appauvrissement du langage… », répond-elle. « Or notre époque valorise la parole – chacun s’exprime, affirme son ressenti – mais sans toujours maîtriser la langue qui devrait la soutenir. L’expression devient alors impulsion, voire affirmation identitaire, plutôt qu’argumentation et transmission d’idée ».

S’affirmer n’est pas débattre

On passe en effet de plus en plus aujourd’hui de l’échange d’idées (impossible sans le langage) à l’affirmation de la seule personne du locuteur (vociférer lui suffit pour cela). Mais l’affirmation identitaire dont parle la philosophe, qui fait les gros titres dans la presse, sévit aussi plus discrètement dans les échanges quotidiens au sein de nos organisations. Les désaccords intellectuels entre interlocuteurs se transforment très souvent en conflits de personnes, parce qu’on n’a plus le langage pour s’expliquer sans heurter. Le langage se fait trop sommaire. Les « clairement » et les « du coup » abondent. On « amène » un document au lieu de l’apporter. On n’a plus le goût du mot ni du temps juste. On oublie même la grammaire, on n’accorde plus le participe passé avec le complément d’objet direct quand il est placé avant l’auxiliaire avoir, etc. Et « quand on n’a plus de mots, on sort les poings » comme le dit Julia de Funès.

Mais nous ouvririons volontiers un débat avec elle sur la cause de cet appauvrissement du langage. La langue, dit-elle, devrait soutenir l’expression et ne la soutient plus. Nous pensons au contraire que l’expression devrait soutenir la langue et ne la soutient plus. Mais l’expression, qui implique le corps et la voix, relève sans doute plus du domaine de l’Art Oratoire que de celui de la philosophie.

L’architecture de l’éloquence

Observons le corps de l’orateur. Le cerveau est à son sommet. La pensée, qui dans la parole est son mouvement, produit la succession des mots. Or aujourd’hui, sous le cerveau de nos orateurs, le corps se déstructure. Affalé en visio devant les écrans, sur ou dans les dossiers en présentiel, rendu paresseux par les micros, il ne se tient plus. Si, sur le court de tennis, le joueur ne se tient pas correctement dans ses appuis pour ajuster puis lâcher son revers ou son coup droit, son mouvement flanche et sa balle « craque » dans le filet. Comme craque aujourd’hui le langage de nos orateurs. La conséquence est en effet qu’on ne débat plus d’idées. Il ne reste plus que des personnes au langage pauvre, incapables de nuances pour s’expliquer, qui cherchent simplement à sauver leur peau. En somme des Trump et des Poutine, qui n’ont pas besoin non plus de beaucoup de vocabulaire pour s’imposer.

Retrouver du corps

Nous sommes d’accord avec Julia de Funès sur « la confusion dans laquelle baigne notre époque ». Mais nous sommes en désaccord sur la cause de cette confusion. Nous aimerions bien que ce débat s’ouvre au ministère de l’Éducation nationale, dans les entreprises et dans les partis politiques. Nous l’ouvrons dans notre école, pour rendre à nos élèves leur tenue physique et vocale dans l’expression, afin qu’ils retrouvent le bon usage de la langue et le goût de l’argumentation.

Stéphane André