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Le véritable orateur fait le sacrifice de sa personne

L’anthropologue René Girard est le découvreur du désir mimétique inhérent à toute vie sociale (chacun convoite chez son voisin ce qu’il n’a pas), facteur d’une violence de tous contre tous. Il montre comment le choix « instinctuel » par la collectivité d’un bouc émissaire, victime totalement innocente et pourtant sacrifiée, convertit cette violence en violence de tous contre un seul et refait ainsi l’unité du groupe. Or dans son ouvrage Les origines de la culture, qui en effet naît de la possibilité retrouvée du vivre-ensemble, René Girard voit deux types de sacrifice. Il souligne « la différence entre le sacrifice archaïque, qui détourne contre une victime tierce la violence de ceux qui se battent [entre eux], et le sacrifice au sens chrétien, qui consiste à renoncer [comme Jésus] à toute revendication égoïste, à [sa] vie s’il le faut » pour que s’arrête cette violence. Dans le second type de sacrifice, le sacrifié offre lui-même sa personne en sacrifice.

Le personnage doit prendre sa place

Le phénomène du harcèlement scolaire, qui a pu mener au suicide certains enfants boucs émissaires dans une classe, est un cas typique de sacrifice archaïque. La cruauté du phénomène en témoigne. Or un autre sacrifice, au sens chrétien celui-là, est possible, qui éviterait à la classe d’en venir à cette extrémité. C’est celui que ferait le professeur de sa personne, par une bonne pratique de l’Art Oratoire. Bien sûr ce ne serait pas le sacrifice de sa vie. Bien au contraire, ce serait la protéger.

Nous avons déjà évoqué ici le mystère de la métamorphose qu’un véritable orateur, en entrant en scène, offre aux yeux puis aux oreilles de ses auditeurs. Elle fait disparaître sa personne, qui se transfigure en un personnage, incarnation de sa fonction face au groupe. Apparaît ainsi un professeur, un président de la République, ou un manager, une fiction devenue réalité. Et cela fonctionne.

Une métamorphose pour aller plus loin dans le discours

Seul l’Art Oratoire permet cette métamorphose de l’orateur. Le mystère réside dans le fait que le groupe ne voit pas comment elle s’opère, pourtant elle s’opère sous ses yeux. Fasciné, il se tourne alors vers ce qu’il faut bien appeler un leader, et s’investit tout entier dans le projet qu’il porte. Les désirs mimétiques générateurs de violence des uns contre les autres disparaissent dans le groupe, par conséquent aussi la recherche de boucs émissaires en son sein. Pour en revenir au harcèlement scolaire, je doute que nos enseignants soient formés à produire cette métamorphose.

Oublier sa personne au profit du message

Ce mystère du sacrifice de sa personne que fait le véritable orateur, pour qu’apparaisse un personnage beaucoup plus grand qu’elle, en rappelle un autre dans les sociétés archaïques. Une fois son sacrifice accompli, le bouc émissaire était déifié par la collectivité. Entraînant des rites religieux, cette déification est pour René Girard à l’origine de la culture.

André Malraux, justement ministre de la Culture du général de Gaulle, grand orateur s’il en fut, a dit de lui : « Chez de Gaulle, il n’y a pas de Charles. » C’était apprécier à sa juste valeur le sacrifice que le général de Gaulle fit de sa personne, pour incarner aux tribunes sa fonction de chef de la France libre puis de président de la République. Ce sacrifice est accessible à tout orateur, chrétien ou non, pour incarner sa fonction en leader.

Stéphane André