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À l’orateur le quoi, au public le comment

Tous les deuxièmes jeudis du mois, notre école offre au public une masterclass gratuite aux volontaires qui veulent venir travailler sur scène avec nos professeurs. Le public est nombreux et apprend aussi en assistant à ces cours. Lors d’une de ces masterclasses, après avoir accueilli sur scène un volontaire, le professeur descend dans la salle au premier rang pour écouter son exposé avec tout le public… et rien ne se passe. Silence gêné dans la salle. Le professeur interroge l’individu sur ses intentions. Il répond qu’il est monté sur scène « pour savoir ce que ça fait ». Merci à cet esprit original, qui a donné l’occasion au professeur de préciser une évidence : pour se présenter devant un public, il faut avoir quelque chose à dire.

Préparer sa prise de parole

La seule tâche intellectuelle exclusivement dévolue à l’orateur porte justement sur ce quelque chose à dire. Avant de monter en scène, il lui faut travailler son dossier et son objectif, pour être sûr que son public ne se déplace pas pour rien. Or trop souvent il néglige d’approfondir ce quelque chose à dire. Il préfère se ruer tout de suite sur le comment le dire, pour tenter de maîtriser à l’avance sa relation aux auditeurs, ce qui est bien sûr impossible. Sa tentative est désespérée. D’où la fébrilité avec laquelle il prévoit souvent jusqu’aux moindres détails de son texte, pour le lire ensuite au pupitre et en gaver son public. Cette façon de faire est poussée à bout dans la plupart des concours d’éloquence.

Les questions en réunion, un bon exercice

Il existe pourtant un cas où l’orateur dispose du quelque chose à dire, et ne prépare pas le comment le dire. C’est celui de la question qu’on lui pose au cours d’une réunion de travail dont il est l’un des membres. Si ses collègues la lui posent, c’est qu’ils savent qu’il occupe un poste qui lui permet et lui demande d’y répondre à ce moment du travail. Y répondre est encore pour lui tenir son poste. Alors il ne se prend pas la tête pour préparer son comment le dire. Il n’attend pas et construit sa réponse en parlant à ses collègues, c’est-à-dire en la réglant plus ou moins, ce qui est déjà bien, sur leurs états successifs.

Être présent pour le public

Pour en revenir au discours délivré à une tribune, il advient toujours à un moment où les circonstances y conduisent naturellement l’orateur. Et avant qu’il ne s’y rende, ces mêmes circonstances l’ont guidé dans son travail au poste qu’il occupe. C’est pourquoi son quelque chose à dire est toujours quasiment prêt dans sa tête. Mais, puisque ce n’est pas son public qui le lui signifie, mais seulement les circonstances, il est bien compréhensible qu’il s’en assure en vérifiant soigneusement sa connaissance du dossier. Personne, et surtout pas le public, ne peut le faire à sa place. Cela fait et bien fait, l’orateur peut fort bien arrêter là sa préparation, et réserver à son public le soin de décider du comment le dire. Ce sera d’ailleurs le cas si les circonstances ne lui laissent pas le temps de le préparer. Il faut donc qu’en entrant en scène il installe et conserve son contact avec son public, de façon à être et rester sensible à ses états successifs jusqu’au terme du discours. C’est une tâche physique que le public ne peut accomplir à sa place. Alors le public décide pour lui du comment le dire et il s’y conforme intuitivement. Libéré d’un comment le dire préparé, qu’il aurait dû de toute façon adapter, l’orateur se sent enfin des ailes pour avancer dans son discours avec son public.

Très tôt nous avons conseillé à nos élèves de ne pas apprendre par cœur la première phrase de leurs exposés, mais plutôt de faire l’honneur au public de trouver leurs premiers mots avec lui. Leurs premiers mots…, et tous les autres. Le prérequis pour bien parler en public n’est pas la préparation du discours, mais la connaissance du sujet.

Stéphane André