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Au contraire de Poutine, les bons orateurs avancent en rase campagne

Vladimir Poutine n’est assurément pas un grand orateur. Sa longue carrière dans les services secrets russes lui a sans doute ôté toute chance de le devenir. Depuis quelque temps on le voit souvent s’exprimer assis à une table, voûté sur une modeste feuille de papier, qu’il courbe de ses deux mains collées au tapis vert, pour la rapprocher de ses yeux. Vu de profil, sa silhouette s’inscrirait dans un cercle, dessiné par son dos voûté, sa tête baissée et la feuille de papier devant lui relevée vers ses yeux.

Quand les notes deviennent un bunker

Le dictateur russe vit bunkérisé dans des abris toujours différents. Quand une caméra s’introduit dans son bunker, on dirait qu’il s’en construit un second derrière ses notes, puisque le premier ne fait plus son office. Et si ce deuxième bunker était percé à son tour, il s’en construirait surement un troisième à l’intérieur du deuxième. Ne dirait-on pas l’amorce d’un système de poupées russes ?

Le président russe caricature ainsi la stratégie instinctive de beaucoup de nos orateurs. Lui force le trait, comme c’est le propre d’une caricature. Car comme tous les dictateurs, il a peur de se faire assassiner dans un attentat. Contrairement aux orateurs de chez nous bunkérisés derrière leurs notes, qui n’ont peur de se faire assassiner qu’au sens figuré. Assassiner par des regards qui ensuite se détourneront d’eux parce qu’ils auront échoué à convaincre. Beaucoup rédigent leur discours, fabriquant déjà avant la rencontre les munitions qu’ils tireront sur leur public depuis leur bunker. Ils préparent ainsi une longue suite de mots, dont ils espèrent qu’ils feront mouche les uns après les autres sur leur public.

Filons encore la métaphore guerrière. Des militaires diraient à ces orateurs qu’ils se trompent. Car dans une bataille, disent-ils, « c’est le terrain qui commande ». Ils savent de quoi ils parlent, eux qui, comme Poutine, risquent leur peau au sens propre face à l’ennemi. Toujours mobile, cet ennemi est capable de les surprendre à tout moment. Ils ne doivent jamais le sous-estimer. Certes immobile physiquement, le public de l’orateur est mobile dans ses humeurs, qui peuvent aussi toujours le surprendre. Il faudra bien qu’il s’y adapte. Le public seul décidera donc en dernier ressort des mots, des tons et des rythmes du discours qui donneront la victoire à l’orateur. Et la métaphore guerrière s’arrête là. Car la victoire des militaires détruit leur ennemi, quand celle des orateurs construit leur public.

Victoire sans notes

Les grands orateurs peuvent bien sûr rédiger leurs discours et même l’apprendre par cœur. Mais une fois dans l’action, ils sont capables de tout changer pour atteindre leur objectif qui est de convaincre. En revanche, que les orateurs moins expérimentés ne rédigent pas leurs discours. Qu’ils se bornent à prévoir leur plan. Ils se prépareront beaucoup mieux en parlant à voix haute où ils veulent, face à un public imaginaire, et en se disant qu’une fois au contact du public, ils diront encore autre chose. Ensuite, exposés au public réel en rase campagne, à défaut de notes, ils regarderont leur public. C’est toujours ce qui se passera. Alors le terrain commandera et ils auront leur victoire.

Stéphane André