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Pour juger les orateurs, le bon sens n’est pas inutile

Il est parfois intéressant de se demander si tel point de vue erroné et pourtant répandu n’a pas sa raison d’être. S’il est répandu, peut-être relève-t-il du bon sens, dont Descartes dit dans le Discours de la méthode qu’il est « la chose du monde la mieux partagée ».

Un point de vue volontiers partagé en France sur l’Art Oratoire est qu’il soit exhibitionniste et qu’il masque le vide de la pensée de l’orateur. Et de donner des exemples dans l’enflure du langage et l’outrance du propos, le jeu de manche exagéré, la voix forcée, parfois hurlée, et les effets surjoués. La politique, vedette des médias, offre parfois ce genre de spectacle.

Pour nous qui l’enseignons dans notre école, ces outrances ne sont pas de l’Art Oratoire. Néanmoins ceux qui pensent le contraire doivent être entendus comme des lanceurs d’alerte. Car l’outrance dans l’Art Oratoire, qui n’est que sa caricature, peut en effet être un danger pour la collectivité.

Le spectacle de sa personne n’est pas l’exposé d’une idée

Le seul projet que proposent ces orateurs à leurs publics, c’est leur personne qu’ils donnent en spectacle. Or une personne n’est pas une idée. D’où le bien-fondé du procès du vide de leur pensée. Ou cela mène-t-il les publics qui s’y laissent prendre ? Au culte de la personnalité, et en politique, à la dictature. De tels orateurs ont hélas existé dans l’histoire et existent encore aujourd’hui. Que chacun s’exerce à les repérer et à les fuir, y compris dans son environnement professionnel.

Les bons orateurs au contraire sont tellement tournés vers leur public, qu’ils en oublient leur personne sans s’en apercevoir. Nourris de ce qu’ils en reçoivent, ils construisent naturellement le personnage attendu par toutes les composantes de leur public. Bon pour le salut de tous, ce personnage engage donc leur public dans un projet commun. Il élève pour cela la pensée de l’orateur à la hauteur d’une idée qu’il n’aurait pu concevoir seul. Pour l’orateur Charles de Gaulle, ce fut « une certaine idée de la France ». Idée tellement peu concevable par sa seule personne, qu’il ne pouvait être plus précis pour en faire part. Mais peu lui importait. Guidé par cette idée, il servait la France. Disparu en 1970, il la sert encore aujourd’hui, puisque nos politiques de tous bords ne cessent de s’y référer. Et il n’est pas nécessaire d’avoir été gaulliste à son époque, pour reconnaître aujourd’hui la puissance inspirante de ses paroles publiques.

Une technique d’Art Oratoire en résonance avec la nature

Le véritable Art Oratoire n’est donc pas la caricature sur laquelle le bon sens nous alerte avec raison. Il est naturel au sens le plus fort du terme. Car il utilise simplement toutes les ressources que la nature met à sa disposition dans le corps de l’orateur, rien que ces ressources et sans les brusquer. C’est pourquoi ses œuvres sont belles comme la nature est belle. Elles s’y fondent avec bonheur et au premier chef bien sûr dans la nature humaine.

En somme, l’Art Oratoire est un peu comme la lettre volée, dans Les Histoires extraordinaires d’Edgar Poe. Elle dépasse d’un porte-cartes à portée de regard dans le bureau du voleur. Les enquêteurs retournent toute la maison pour la trouver, sans toucher à ce porte-cartes. Les détracteurs de l’Art Oratoire le cherchent aussi là où justement il n’est pas. Et quand ils l’ont devant eux, ils ne le voient pas. Mais qu’ils soient remerciés pour leur bon sens.

Stéphane André